Auto-entrevue

(en expansion…)

par Michel Gonneville

Questions personnelles…

mg- Michel Gonneville, pourquoi écrivez-vous de la musique contemporaine ?

MG- Parce que j’aime ça. J’en écoute depuis l’âge de 14-15 ans. C’est une seconde nature pour moi.

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mg- Michel Gonneville, est-ce que la musique contemporaine est élitiste ? Composez-vous de la musique élitiste ?

MG- Si un art rejoint un public restreint qui a développé le goût pour cet art, est-ce que cela en fait un art élitiste ? Si l’élitisme est une « tendance à favoriser, au détriment des autres, les personnes que l’on considère les meilleures » (Antidote), on peut se demander si le fait d’avoir développé un goût pour certaines manifestations d’un art rend une personne « meilleure » que d’autres. L’exemple de tortionnaires au goût artistique raffiné est souvent cité…

C’est peut-être à son corps défendant qu’un artiste parle surtout, non pas tant à une élite qu’à des initiés. Ainsi, je n’ai, personnellement, pas voulu écrire une musique élitiste ou destinée aux seuls initiés. Je n’ai fait qu’écrire ce qui plaisait à mon goût. Un goût qui s’est construit, et se construit encore, à partir des multiples auditions de toutes sortes de musiques, et également par la pratique régulière de la composition.

Parfois, dans le fond de moi-même, comme je n’ai pas l’impression d’être né d’une famille exceptionnelle, je m’étonne du fait que j’en sois venu à composer une telle musique… et qu’on la perçoive comme élitiste…

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mg- Pourtant, on dit que votre musique parle souvent assez directement, même à des amateurs.

MG- Oui, on me dit ça. Et ce, malgré qu’elle soit parfois assez complexe à jouer, et qu’elle puisse compter des structures assez sophistiquées sur le plan harmonique ou sur celui de la forme… C’est un beau compliment. L’idéal pour moi serait de plaire à l’auditeur aguerri autant qu’au profane. Il faut croire que j’y atteins parfois. Peut-être cette accessibilité – relative – vient-elle de l’importance que j’ai toujours accordée à la mélodie, et à la vie rythmique des notes (même dans les lenteurs), et à la narrativité – ou « dramativité » – que peut adopter la musique.

Il y a un proverbe burkinabé qui dit : quand tu ne sais pas où aller, regarde d’où tu viens. Et il y a aussi cet autre dicton : on ne parle bien qu’à partir de soi. Eh bien, plus ou moins consciemment, je n’ai peut-être que fait cela, parler à partir de moi, en regardant périodiquement d’où je venais. Peut-être cela joue-t-il dans l’accessibilité…

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mg- Mais alors, justement, Michel Gonneville, d’où venez-vous ? Musicalement parlant, s’entend…

MG- Entre 1950 (ma naissance) et 1968 (date du début de mes études universitaires en musique) : ma mère ou ma tante qui me chante Ferme tes jolis yeux; mon père qui chante du chant grégorien encore couché dans son lit le dimanche matin; qui écoute des marches militaires (il avait été dans la fanfare des zouaves de Joliette sous la direction du frère d’Alexis Contant) et le Panis Angelicus; qui joue de la clarinette, du saxophone, du piano (des ragtime, quelques pièces du Carnaval de Schumann, quelques thèmes de la 3e Ballade ou des Valses de Chopin) du mieux qu’il peut; ma mère qui me fait apprendre le piano à partir de l’âge de 9 ans (pour que je lui joue du Chopin…); ma tante et mes grandes cousines qui me font entendre Aznavour, Bécaud, de la musique africaine, d’autres oncles et tantes qui écoutent Félix Leclerc, Guy Béart, qui jouent le piano dans la maison de mes grands-parents cultivateurs, en campagne; les disques que j’écoute à répétition sur mon petit « gramophone » (Le lac des cygnes, Casse-Noisettes, etc); puis les découvertes de grandes musiques classiques via le club du disque RCA Victor auquel je suis abonné (le Quatuor op. 132 de Beethoven, les Valses nobles et sentimentales de Ravel, puis Satie et Poulenc, puis Barber, puis de curieuses pièces de musique canadienne (Murray Schafer, Matton, puis Tremblay, Garant, Messiaen, Boulez, Stockhausen… Puis, pendant et après la fin de mes études musicales, de Gentle Giant à James Blake en passant par Björk et Radiohead, de Gérard Grisey à Manfred Stahnke en passant par Tristan Murail et G.F. Haas, de Claude Vivier à la musique de mes étudiants en composition du Conservatoire en passant par celle de tous mes collègues compositeurs québécois : la fringale et le plaisir de la découverte n’ont jamais cessé de m’animer ! Et le goût, pendant ce temps, de s’élargir à toutes sortes de sophistications.

Alors ? Étais-je vraiment prédestiné ?… Ou simplement bien entouré ?… Cette passion pour la musique a été nourrie…

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mg- Michel Gonneville, comment vous situez-vous par rapport à l’avant-garde dans le genre opéra ?

MG- Ne parlons pas, pour ce genre, de l’avant-garde sur le plan de la mise en scène : plusieurs opéras, même des plus anciens, ont subi ou bénéficié de relectures de la part de metteurs en scène de renom et résolument anti-convention, certains venant même de milieux non-théâtraux (chorégraphes, scénographes, cinéastes, etc). Parlons plutôt de l’avant-garde sur le strict plan musical. Si on définit l’avant-garde comme une tendance « qui est à la tête des innovations, des progrès et qui souvent rompt avec le passé » (Antidote), probablement qu’à l’audition de ma musique, et particulièrement celle de L’hypothèse Caïn, on ne m’y rangerait pas nécessairement. Personnellement, je rangerais dans l’avant-garde du genre opéra – sur le strict plan musical (c.-à-d. : innovation sur le plan du langage musical, de la forme, etc.) – les propositions – déjà anciennes – de Luigi Nono, Henri Pousseur, Karlheinz Stockhausen, ou celles – plus récentes, et assez radicales – de Helmut Lachenmann, Salvatore Sciarrino et de Georg Friedrich Haas. Je considère comme plus conventionnels (traitement des voix, accompagnement instrumental de celles-ci, thématique traitée, forme générale) les opéras de Kajia Saariaho, Philippe Boesmans, Thomas Adès, Pascal Dusapin. Les opéras – et une grande partie de la musique – de Philip Glass sont pour moi sans intérêt musical. Plus difficiles à classer, peut-être moins radicaux, mais très originaux : Gyorgy Ligeti, Louis Andriessen, Claude Vivier, voire André Ristic. En fait, un peu à cause de ces outsiders, pour définir l’avant-gardisme dans l’opéra, j’aurais tendance à insister sur la personnalité du style plutôt que sur la seule innovation ou nouveauté technique ou de langage. La radicalité typique de l’avant-garde se déplace alors vers quelque chose de plus hybride.

Dans la ligne de cette dernière acception, suis-je d’avant-garde ?…